Essai - Bibliothèque sous influence, un documentaire-charge

Publié le par lantiblog

 Pour poursuivre cette analyse de l’indignation des professionnels du livre concernant l’affaire des bibliothèques évoquée précédemment, et donc après une première analyse critique de l’articlede Catherine Canazzi, voici l’étude chronologique et détaillée du documentaire Bibliothèques sous influences d’Eric Pittard. Tourné en 1999, le site film-documentaire.fr expose le sujet du film en ces termes, « L’épuration des fonds des bibliothèques dans les municipalités FN ». Le mot semble un peu fort, « épuration », et puis le choix d’un tel terme, forcément connoté de nos jours, renvoyant à des épisodes répulsifs de l’Histoire, ne peut que provoquer un certain scepticisme pour le lecteur rigoureux. Mais pas de condamnation ou de jugement hâtif, attendons la fin du déroulé qui va suivre pour tirer de véritables conclusions. Avant de débuter, une dernière question, pourquoi avoir choisi d’étudier ce documentaire ? Pour plusieurs raisons, tout d’abord pour sa date. Deux ans après l’article de Catherine Canazzi qui ouvrit à l’époque, un des premières, l’affaire du scandale politico-culturel des bibliothèques et des villes Front National. Avec un tel recul, ce documentaire doit logiquement nous donner un aperçu plus complet du problème, la distance évacuant de plus toute passion. Autre motivation d’un tel choix, l’aura qu’a ce documentaire dans le milieu des bibliothèques. Assez réputé, rappelons que la DLL (Direction du Livre et de la Lecture) a participé à la réalisation du film, il fait en quelque sorte office de référence sur la question de l’influence du politique dans le culturel, pour le cadre des bibliothèques.  

 

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Extrait du documentaire, Bibliothèques sous influence


. Un refus et un rapide historique des bibliothèques


Le documentaire débute avec la vision de la bibliothèque Jean d’Ormesson d’Orange. Le réalisateur explique, par voix off, aux spectateurs que la mairie de Marignane n’a pas donné une « suite favorable » à sa demande de filmer l’intérieur de l’établissement public. La réponse provenait de l’adjoint à la culture. Un refus alors que d’autres structures, dans les environs, donc le sud-est de la France, ont accepté rappelle-t-il. Rien à redire à une telle scène, le réalisateur ne condamne pas, il expose une situation. Après tout, une demande d’obligation reste une demande, un refus est toujours possible.

Après ce constat, Eric Pittard se lance dans un historique des bibliothèques. Il rappelle que ces établissements étaient d’abord des lieux de savoirs pour les érudits. Que la bibliothèque se voulait restrictive, elle interdisait par exemple l’entrée des chiens, des ouvriers. Sous Pétain, des Juifs et des vagabonds. Aujourd’hui, ces établissements publics sont ouverts à tous les milieux sociaux conclut-il. L’idée de l’historique est louable, toujours intéressant de rappeler l’évolution d’une structure comme la bibliothèque, replacer une étude dans un contexte temporel plus large que celui de l’événementiel strict, on regrette simplement la rapidité de la chose et surtout l’absence de balises historiques. Pas de dates, pas d’évocation de grandes lois ou de grands projets politico-culturels touchant de telles structures. On reste globalement dans une certaine abstraction.

 

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Eric Pittard


Comme pour appuyer ce fameux brassage des catégories socioprofessionnelles, plusieurs plans se succèdent, illustrant cette mixité vantée. On découvre des personnes âgées, des Blancs, des femmes arabes voilées,  des jeunes lisant les journaux. L’intérêt d’une telle séquence, c’est qu’elle offre une sorte de démonstration de l’affirmation précédente du réalisateur. Peu importe la couleur de la peau, sa religion, chacun a sa place dans une bibliothèque. Manière implicite de montrer l’évolution des bibliothèques, de l’exclusion à l’acceptation de tous. En effet, les bibliothèques d’aujourd’hui s’ancrent clairement dans une volonté politique récente, concernant la culture, qui équivaut à un certain égalitarisme culturel, une démocratisation dans l’accès aux savoirs pour le plus grand nombre.

Après ces quelques plans, le spectateur découvre une femme blanche cherchant des arias. Puis, plan suivant, le réalisateur effectue un gros plan sur une partition du Blues du businesman  de la comédie Starmania. Après la démonstration du mélange ethnico-socialo-religieux, voici le mélange des cultures qui nous est présenté. Toutes les cultures sont là, sans jugement de valeur.

Séquence suivante, des collégiens, on présume, cherchent des ouvrages. Un bibliothécaire, debout à côté d’eux, les renseigne en interrogeant un des ordinateurs de la bibliothèque. Ces jeunes gens veulent des livres sur la drogue. Probablement pour un exposé. On ne le saura pas mais cela n’a pas grande importance.

En guise de conclusion de cette ouverture nous offrant un rapide historique et une définition de la bibliothèque, ouverte à tous, tous les savoirs, par opposition à l’élitisme de naguère et à l’exclusion de certains publics, le réalisateur nous explique que la bibliothèque est un service public nécessaire à la démocratie, aux citoyens. Il se réfère à une charte dans laquelle l’Etat définit ainsi les missions d’un tel établissement. Le cinéaste rajoute même que les municipalités ont la responsabilité du fonctionnement de ces établissements

Il est utile de rappeler que la création d’une bibliothèque, pour une ville, si l’on prend le cas des bibliothèques municipales et donc en excluant les cas particuliers comme les bibliothèques universitaires par exemple, ne relève aucunement d’une obligation. Le « nécessaire » du réalisateur est plus une injonction morale qu’une réalité politique. S’il y a création, c’est selon le bon vouloir du maire. De plus, l’élu peut très bien recruter des professionnels du livre ou non, certaines structures sont presque entièrement gérées, dans des petits villages par exemple, par des bénévoles. Un commentaire pour tempérer, ou du moins recadrer, l’affirmation du réalisateur. Ou du moins, le trouble que peut jeter ce dernière dans l’esprit du grand public.


. Les débuts de la « guerre culturelle » :


Le réalisateur l’affirme, les villes nouvellement frontistes, se reporter à la partiesur le contexte politique de l’époque pour se remémorer ce cadre, lancent à l’époque une « guerre culturelle » contre la musique, la lecture publique. L’expression semble un peu forte, même si l’on parle de culture est-ce véritablement une guerre ? L’image renvoyant à une certaine violence, on peut s’interroger sur le bienfondé dune telle formule. Pour pouvoir répondre à cette interrogation, une analyse critique du reste du documentaire s’impose.

La voix off du réalisateur introduit un ancien membre du conseil municipal, mais également poète libertaire, Julien Blaine. Ce dernier parle d’écologie, au milieu d’une sorte de champ, en visant des usines au lointain du doigt, puis en finissant sur le Front National victorieux lors des dernières municipales. Rien ne sert de s’attarder sur une telle scène, la comparaison est nébuleuse, que cherche-t-il à dire ? Que l’erreur écologique est une erreur comme l’élection du Front National ?, et ne concerne pas vraiment le sujet traité.

 

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Julien Blaine


Comme le documentaire date de 1999, le réalisateur dresse à nouveau un historique de la situation culturelle et politique de l’époque. Eric Pittard explique aux spectateurs que la bibliothèque de Marignane, après celle d’Orange, est devenue la cible de la « vindicte » des élus FN. Là encore, l’expression semble un peu lourde mais, comme pour la remarque précédente, une analyse précise s’impose avant tout jugement.

Le ministre de la culture demanda à l’époque, comme le rappelle le réalisateur, peu après les élections municipales de 1995, une inspection des bibliothèques des villes nouvellement frontistes. Un des membres de l’inspection générale des bibliothèques, Jean-Luc Gautier-Gentès, se charge du dossier. En général, ce sont les DRACS (directions Régionales des Affaires Culturelles) qui tirent la sonnette d’alarme. Le problème soulevé pour les mairies Front National concerne les acquisitions au cours desquelles les élus FN se « substituent », selon les mots du réalisateur, aux bibliothécaires. On ne peut que renvoyer sur cette affaire à notre analyse critique du texte de Catherine Canazzi plus complet sur le sujet. De quoi se rappeler la fragilité de l’accusation et les interrogations soulevées par ces critiques.

Martine Pichon, ancienne directrice de la bibliothèque de Marignane, prend ensuite la parole. Elle se réfère à une charte des bibliothèques, charte de l’UNESCO, qui n’a, précisons-le, aucune valeur obligatoire, pour tenter de donner une légitimité à son offuscation vis-à-vis des ingérences des élus frontistes. L’ancienne responsable évoque également les rapports d’activité fait par la DRAC.


. L’affaire des périodiques :


Martine Pichon l’affirme, elle ne faisait à l’époque que sa mission de service public. Au début, précise-t-elle, tout se passait pour le mieux. A la première rencontre du maire fraîchement élu, ce dernier l’a soutient, lui affirmant qu’il ferait tout pour l’aider, qu’il donnerait des moyens à l’établissement. Mais rapidement, aux dires de Madame Pichon, les relations se dégradent. L’élu évoque le journal Présence, journal d’extrême-droite, dit à l’ancienne responsable que ce courant doit être représenté. L’abonnement est fait automatiquement par la mairie. On retrouve cette fameuse méthode du forcing, déjà évoquée dans l’article de Catherine Canazzi, qui pose un souci par rapport au fonctionnement normal d’une bibliothèque. Cette dernière se soumet aux lois des marchés. Pour les acquisitions de livres, de films et même de journaux, il faut passer par un marché. Une demande est diffusée aux différents acteurs susceptibles de répondre favorablement, des dossiers sont reçus, étudiés et un des prestataires est choisi. Voilà un résumé du fonctionnement type d’une bibliothèque concernant les achats, hors dons. Ici tout passe par une sorte de pouvoir centralisateur. Derrière ce coup de force, se dévoile une fois de plus le souci du pluralisme non respecté. Madame Pichon parle également de titres de presse supprimés. Mais lesquels ? Aucune indication de sa part.

M Hetes, nouvel intervenant, fonctionnaire travaillant à la culture, prend la relève et évoque également la suppression de titres de presse, ce qui conduit selon lui à une absence de pluralisme. Là encore, aucun nom, aucun chiffre permettant au spectateur de visualiser l’impact d’une telle entreprise. Est-ce une forte suppression par rapport aux abonnements gardés ? Et surtout, on ne nous donne aucune donnée statistique pour juger de l’équilibre entre les journaux politiques des différents courants. Dominante de journaux de gauche ? Présence ou absence de journaux d’extrême droite ? On déplore une attaque au pluralisme mais sans donner un cadre précis, sans fournir des informations tangibles permettant de juger honnêtement ces opérations.

Le documentaire se poursuit avec la visite des locaux d’une association créée après la victoire du Front National à Marignane, Alarme Citoyens. L’organisme se présente comme étant non politisé. On peut acquiescer devant une telle affirmation seulement il est étrange de voir l’émergence d’une telle association juste après la victoire d’un parti politique aux municipales, aucune création avant cela alors que le prédécesseur de Daniel Simonpieri, le maire Front National, était Laurent Deleuil, apparenté UDF, homme qui géra la ville pendant presque cinquante ans. Une longévité pouvant parfois être source de critiques, l’image du bastion étant la plus commune à ce genre de situations. De plus, on retrouve au sein de cette association des élus de l’opposition, siégeant au conseil municipal et hostiles au parti frontiste.

Trois cents adhérents sont dénombrés. Michel Létumier, historien et membre d’Alarme Citoyens, évoque à son tour la suppression de trois journaux. Enfin, des noms sont donnés. Libération, Le Nouvel Observateur, et Marseillaise, un journal communiste local. Des précisions, mais rien pour répondre aux questions soulevées précédemment concernant le pluralisme non respecté avant une telle affaire ou l’impact véritable de telles suppressions. Trois titres, c’est finalement peu, tout dépend du nombre total d’abonnements en cours. Un chiffre malheureusement non donné par ce nouvel intervenant.

 

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Extrait du journal La Marseillaise


Michel Létumier poursuit en parlant de liberté de la presse, affirmant que tous les courants doivent être représentés. Il fera un procès à la mairie Front National, le tribunal lui donnera raison pour la méthode employée. Voilà qui confirme la critique formulée par notre analyse critique de l’article de Catherine Canazzi. En supprimant des titres directement, la mairie commet une faute. Maintenant, petite précision, rien n’empêche une bibliothèque d’enlever certains titres dans la plus pure légalité. Il ne faut pas y voir qu’un enjeu idéologique. Trop de titres, peu d’emprunts pour celui-ci, des doublons à supprimer pour telle catégorie de périodiques, autant de raisons plausibles qui peuvent conduire à l’arrêt d’abonnements.

Pour rester dans le cadre de la presse politique, Martine Pichon prend à son tour la parole et décrit la presse d’extrême droite comme nous l’annoncions un peu plus haut. Elle se remémore une couverture choquante où l’on comparait les Arabes aux animaux. Problème, l’ancienne responsable ne donne aucun titre, décidément une manie, aucune référence précise (un mois, un numéro… ?). Au final, on a là qu’une simple assertion, une calomnie sans preuve. La seule chose qui pourrait nous pousser à croire en cette attaque serait une prédisposition idéologique, ce qui ne relève plus de l’étude sérieuse mais du militantisme. De plus, détail intéressant, malgré le flou des statistiques nous empêchant de savoir s’il y avait au préalable un pluralisme amputé le propos de Madame Pichon nous donne une indication. Elle le dit, elle « découvre » la presse d’extrême droite. Autant dire que cette dernière n’était pas présente jusqu’alors. Et par conséquent, que le pluralisme tant défendu dans cette affaire n’en avait que le nom avant que le scandale n’éclate. Un pluralisme amputé qui ne posait pas de problème.


. La bande dessinée et le comité de lecture :


Autre sujet abordé, l’inauguration du coin bande dessinée dans la bibliothèque de Marignane. Madame Pichon résume cette fameuse journée. Alors que tout se passait bien, un élu vint la voir pour lui signaler que trois ouvrages le choquaient. Les trois parlaient de l’homosexualité. L’élu frontiste appela alors ses collègues, ainsi que le maire, pour qu’ils voient ça. En voyant les bandes dessinées incriminées, un froid glaça la pièce selon Martine Pichon.  En se fiant à ses dires, on apprend que c’est à ce moment-là que les élus commencèrent à s’en prendre aux bibliothécaires.

Suite à cela, la mairie de Marignane demanda à la bibliothèque la création d’un comité de lecture. Il en existe un peu partout, spécialisé pour des fonds précis comme la bande dessinée, le roman…Madame Pichon pourtant s’interroge. Elle demande qui gérera ça, veut des réponses à ses questions. De questions soulevées, on n’en aura pas plus. Des potentiels problèmes, non plus.

 

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Zaïr, le gaulois


Le réalisateur, dans un souci d’illustration, se rend à Fosse-sur-Mer pour montrer un de ces fameux comités. Il demande à deux employées de la bibliothèque, « Comment choisit-on un ouvrage ? ». Les bibliothécaires discutaient jusque là d’un livre sur l’inceste. « Qui contrôle votre travail ? », demande-t-il. Une des femmes, en retrait par rapport aux deux autres, dit qu’elle est la responsable des acquisitions en jeunesse, que c’est elle qui surveille et qu’elle essaie de participer à tous les comités. Même si, dans les faits, cela n’est pas possible et donc que le contrôle se fait souvent par les bibliothécaires des sections concernées, sans une surveillance systématique d’un supérieur hiérarchique. L’affaire du comité de lecture s’arrête là. Pas un détail de plus, on ne garde que l’inquiétude de Madame Pichon sans bien comprendre l’origine de celle-ci.  

Martine Pichon revient sur les acquisitions et de la fameuse substitution des bibliothécaires par les élus.  Pour elle, l’équipe municipale utilise la lecture comme un outil d’influence politique. L’ancienne responsable donne, enfin, des exemples de cette mainmise : des bons de commandes censurés, des noms étranges ou thèmes qui ne plaisent pas aux élus sont barrés. La seule référence précise, ce qui est bien maigre face à l’accusation portée, est celle du roman Zaïr, le gaulois de Zaïr Kedadouche. Ce dernier raconte la vie d’un immigré maghrébin. Le livre a été refusé dans le lot des acquisitions. Est-on un raciste en refusant un livre comme celui-là ? Doit-on forcément porter le fardeau du racisme si l’on n’achète pas un tel ouvrage ? Ne peut-on pas juger médiocre, ou trop cher, ou redondant par rapport aux collections, un tel récit et donc ne pas le prendre ?


. Les acquisitions et le pluralisme :


Martine Pichon évoque ensuite une demande de rallonge budgétaire de sa part. Cette dernière sera accordée et utilisée pour l’achat de livres issus de l’éditeur Caisse de l’horloge. Un des employés de la bibliothèque de Marignane, on le suppose car aucune indication n’est visible, montre le livre Contrepoison, pris en trois exemplaires. Le bibliothécaire qui tient le livre affirme que ces ouvrages ne sortent pas beaucoup. Seulement, on ne montre pas à la caméra le nombre de sorties du document, rien que la parole de l’employé pour preuve. Pourtant, il suffisait d’ouvrir le document et de filmer en gros plan la fiche de retour, à l’époque collée en fin de livre. Depuis tout cela fait l’objet de statistiques consultables sur ordinateur. D’ailleurs, que veut-dire « peu » ? Peu par rapport à quoi ? Si la critique se voulait sérieuse, il convenait de montrer que par rapport au nombre total d’inscrits, par rapport à la sortie moyenne d’écrits du même type (politiques donc), le « peu » se justifiait. Encore une fois, aucune précision, aucune étude sérieuse. Rien que le brouillard.

On rejoint cependant la critique concernant les trois exemplaires. Le bibliothécaire interviewé affirme qu’il s’agit là d’une tactique pour financer le Front National. Les livres achetés étant ceux de personnes proches du FN ou y participant, Le Pen, Bompart…on peut émettre un doute devant une telle accusation. Ce ne sont pas deux ouvrages en trop pour quelques titres qui financeront un parti politique. Mais même sans cela, ces acquisitions multiples posent un problème. En général, vu le coût des livres, une bibliothèque, qui plus est lorsqu’elle est de petite envergure, n’achète en plusieurs exemplaires que des classiques, Balzac, Hugo et compagnie. Les étudiants des environs en font la demande pour leurs études, surtout lorsque le bac approche.

Quelques précisions arrivent pour la question des acquisitions. Les familles d’ouvrages pris proviennent d’éditions proches du Front National. Un intervenant, pas vraiment identifié, parle de textes ne posant pas de problème a priori mais que leur juxtaposition, selon cette personne, couplée à la suppression d’autres titres forment un « paysage mental » conforme à l’idéologie FN. Encore une fois, sans chiffres précis on ne peut savoir s’il s’agissait là d’un vrai bouleversement idéologique des collections ou d’un simple rééquilibrage des fonds.

De nombreux ouvrages visés portent sur certains personnages prétendument sulfureux, ou sur des thèmes comme l’infiltration de l’élite française par le KGB, la CIA…ce qui, selon cet intervenant, accrédite l’idée cherchant à être véhiculée par les élus d’un régime national pourri. Notre homme termine en faisant un parallèle avec les années 30. Plusieurs commentaires concernant cette intervention. Tout d’abord, pourquoi priver les lecteurs de tels ouvrages ? Mentionnés avec un certain flou d’ailleurs, aucune référence précise. Des essais sur le complot, il semble s’agir de cela, posent-ils problème ? Certains y croient, certains écrivent sur le sujet. Au lieu de les ostraciser, et donc de jouer le jeu de la nébuleuse attractive, pourquoi ne pas acheter ces livres que les lecteurs jugent sur pièce ? Toujours ce problème de l’intermédiaire censeur. Autre problème, la calomnie de l’intervenant. Pourquoi ce fameux parallèle avec les années 30 si ce n’est pour discréditer une action ? La discréditer pour ne pas avoir à l’affronter avec de vrais arguments, une vraie analyse critique. Comme le disait Robespierre dans un de ses fameux discours politiques, la calomnie reste une attaque incroyablement vicieuse. Elle vous salit et sape toute possibilité de débat.

Beaucoup d’écrivains sont proscrits des bibliothèques frontistes affirme le réalisateur. Comme Jean-Claude Izzo. Ce dernier dit à la caméra que la vérité est un assemblage de points de vue. Pas d’autre commentaire sur l’affaire des bibliothèques.    

 

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Jean-Claude Izzo


Martine Pichon intervient à nouveau et avance que la bibliothèque de Marignane devenait une vitrine pour la mairie au temps où elle était responsable. Un vrai outil de propagande, un propos tenu par des élus frontistes selon elle. Seulement, a-t-on des preuves d’une telle accusation ? Un texte qui le prouve, un enregistrement vocal, voire même un simple contexte, un cadre un tant soit peu précis ? Le nom de la personne ayant tenu un tel propos ? Rien. Comme souvent dans le documentaire, les intervenants lancent des accusations sans démonstrations, semblant attendre un acquiescement du spectateur, touché par cet accord tacite qu’on lui demande de signer.     


. Les animations et la censure :


Nouveau sujet, les animations. Martine Pichon avait à l’époque plusieurs projets. Parmi les sujets traités au cours de ces animations, la poésie. Lors d’un concours d’écriture, raconte-t-elle, la mairie FN retira un poème qui l’attaquait. « Dit haut et fort non à ces colères funestes », voici un extrait du poème lu en entier dans le documentaire. En effet, le poème n’a rien de bien méchant. L’attaque est plus poétique qu’autre chose, pas de charge explicite du style « La Jeunesse emmerde le Front National » des Béruriers Noirs. En agissant ainsi, la mairie tombe une fois de plus dans une méthode contre-productive. Il ne lui coûtait rien de laisser un tel poème. Au contraire. En le retirant, la mairie donne le bâton pour se faire battre en jouant les maîtres censeurs.

Suite à l’évocation de cette affaire, le réalisateur par à la rencontre du poète censuré. Au cours de son interview, l’homme compare sa censure à un autodafé de l’inquisition. En vérité, il faut relativiser une telle comparaison. Une élection municipale au suffrage universel direct, démocratique dans l’acception actuelle de la chose, n’est pas comparable à une inquisition religieuse et à ses procédés. La manie de la comparaison à tout prix, de l’analogie vaseuse, ne font qu’appauvrir le discours critique en faisant de réalités bien distinctes, contrastées, une sorte de gloubi-boulga fait d’amalgames naïfs.

Le poète a connu le franquisme, il en parle. A l’époque, petit, on lui avait refusé les cartes de rationnement car son nom était républicain et non chrétien. Du coup, le poète censuré verse une fois de plus dans le parallèle. Il dit qu’il ne pensait pas voir le fascisme, fuit en Espagne, le persécuter à nouveau, en France, à Marignane. Là encore, une mairie FN n’est pas comparable au régime franquiste car l’époque est différente, le mode d’élection également (pas de régime dictatoriale imposée à la suite d’une guerre civile) et les griefs à l’encontre de ces moyens de gouverner sont sensiblement différents. En lisant Les Grands cimetières sous la lune de Bernanos, un ancien franquiste qui en revient et parle des massacres du général Franco et du soutien tacite de l’Eglise, on voit toute l’absurdité de la comparaison. Le FN ne tue personne, la mairie a juste retiré un poème. Poème censuré face aux charniers, la comparaison ne fait pas le poids. Seulement, le réalisateur n’intervient jamais en voix off pour recadrer ces analogies douteuses.


. Des écrivains antifascistes :


L’action se déplace à Martigues. Mai 1999, le deuxième salon du livre antifasciste s’y tient. Il est amusant de voir que l’angle très politisé d’un festival parlant de culture, au sens large, il ne s’agit pas que d’écrits politiques, est toléré et bien vu ici. On imagine mal un festival des livres fascistes, l’époque nous ayant conditionné à ne concevoir que selon une polarité précise, l’anti, certains courants comme le fascisme.

Didier Daeninckx présent à ce festival prend la parole. L’écrivain affirme que le Front National veut faire croire à un retour à une pureté originelle. Pour lui c’est une histoire fausse qu’on nous vend, une histoire qui nous sépare. Dans le cas des mairies du sud-est gagnées par le FN, le romancier se permet un parallèle, lui aussi, avec le nazisme. Derrière la statue de Marius, celle du führer clame-t-il. Encore une fois, comme pour le franquisme du poète censuré, la comparaison est inappropriée du fait qu’elle est assénée sans démonstrations. On n’est plus dans l’insulte d’ailleurs que dans l’argumentation. En quoi les mairies FN sont nazies ou cachent un fond de nazisme comme le prétend cette image donnée par Didier Daeninckx ? Des exemples précis ? Des domaines où il y a des rapprochements ? Rien, pour la simple raison que le Front National n’est pas un parti nazi et ne propose pas d’autodafés par exemple, pour donner un exemple précis avec un domaine comme la culture. Le parti de Jean-Marie Le Pen, à l’époque, dressait encore moins des statues de Jacques Bompard pour Orange, comme Hitler en son temps.

 

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Didier Daneninckx


Didier Daeninckx poursuit. Le Front National pousse à une uniformisation selon lui, tout le monde doit se ressembler. Si l’on va chercher dans les bibliothèques à lire, c’est pour lire des livres différents annonce-t-il. Les livres sont des « passeports pour tous les possibles ». En effet, alors pourquoi dans tous les possibles exclut-on, comme le festival auquel il participe, les livres fascistes ou nationalistes. Bref, très largement d’extrême droite ? « passeports pour, presque, tous les possibles » alors ? Il est dommage de se faire voltairien quand on ne peut appliquer dans les faits un tel raisonnement.

Notre poète libertaire du début, Julien Blaine, revient. On le retrouve entrain de s’exciter devant la bibliothèque d’Orange. Tonitruant, il annonce qu’elle est fermée, argue que la culture est morte ici et va même bousculer la porte d’entrée pour prouver ses dires. Heureusement, la voix off précise que le poète a « un peu grossi le trait » puisque la bibliothèque n’a jamais été fermé, en rajoutant « même si l’hôtel de ville l’étouffe ». En clair, on a juste un homme qui fait croire que la culture est morte alors qu’il a en face de lui un établissement fermé car…il s’y trouve en dehors des heures d’ouverture.


. Les créneaux horaires pour l’école :


Retour à Marignane. Le maire frontiste, Daniel Simonpieri, nomme à la place de Martine Pichon un remplaçant issu du FN. Mme Rorera, élue d’opposition, directrice de l’école primaire de la ville, dit qu’elle travaillait avant avec l’école, le bibliobus…à l’époque de Martine Pichon. Ne continue pas après son départ, précisons que l’ancienne responsable n’a pas été licenciée, son contrat n’a pas été renouvelé. La directrice d’école affirme ne plus avoir de relations avec la bibliothèque. Elle veut plus de créneaux pour travailler avec l’établissement, ne dénombre que 4h/semaine. Le bibliobus selon elle qui circulait une ou deux fois par mois ne circule plus désormais qu’une fois par trimestre.

On n’entend pas d’employés de la bibliothèque pour cette affaire. Pas le ou la responsable jeunesse par exemple, premier concerné. Le faible nombre d’heures allouées soulève quelques interrogations. Est-ce pour des raisons de personnels ? Peu d’employés ? Trop de service interne à assurer ? Du retard dans le catalogage, dans l’équipement des documents ? Des restrictions, pour le bibliobus, pour des raisons de coût (essence, employé circulant…), une opération dont la régularité précédente est jugée non pertinente par rapport aux lecteurs potentiels touchés par le service ? Un seul son de cloche entendu. Dommage.

Autre sujet à polémique selon la directrice d’école, la bibliothèque de Marignane a pris il y a peu une nouvelle mesure concernant les publics. L’établissement est interdit aux enfants de moins de neuf ans, s’ils y vont seuls. Mme Rorera parle de « ségrégation ». Le réalisateur lui d’une « ignorance organisée ». Mais ne peut-on pas voir dans cette mesure une simple question de sécurité ? Laisser des enfants de moins de neuf ans se rendre seuls à la bibliothèque, ce n’est pas forcément de la ségrégation, c’est surtout une précaution face à de jeunes enfants pas toujours très autonomes. Surtout qu’un milieu urbain est par essence dangereux du fait d’une circulation parfois soutenue, des travaux qui s’y font. Autant de raisons pour être vigilant et ne pas laisser son jeune enfant livré à lui-même. C’est une question de point de vue, mais avouons-le la précaution dans un tel cas n’a rien de stupide.

Le plus gênant dans cette affaire, comme pour tous les points soulevés dans ce documentaire, c’est qu’on ne verra jamais un élu frontiste prendre la parole. Encore moins des citoyens favorables aux actions de la municipalité envers l’établissement culturel. Le tout ne forme au fond qu’une charge et non une étude un tant soit peu sérieuse prenant le pou de chacun. Bourdieu dans Misères du Monde prenait la peine d’aller interroger différentes personnes représentant diverses catégories socioprofessionnelles. Des personnes avec, parfois, des diagnostics opposés pour un même sujet. Ici, on n’entend qu’une seule voix. Celle de l’attaque.


. D’un racisme l’autre :


Mme Rorera parle ensuite d’un bulletin local annonçant une conférence sur la « crétinisation par la culture » et ajoute « autant fermer » l’établissement. Pourquoi ? Le sujet est-il honteux ? N’y a-t-il pas une culture de masse, comme le définit Christopher Lasch dans Culture de masse ou culture populaire ?, qui pose un souci en réduisant la culture aux lois du marché. Donc à une certaine crétinisation car réduction de l’esprit critique à l’esprit du consommateur ? Le sujet est pourtant passionnant, est-ce parce qu’il est énoncé par une mairie Front National que la chose devient infâme ?

Le réalisateur revient ensuite à la bibliothèque de Martigues. On y voit deux survivants de la Shoah s’adressant à des collégiens ou des lycéens. On n’en reparlera un peu plus bas puisque ces deux intervenants reviendront peu après dans le documentaire.

Mme Rorera prend à nouveau la parole. Elle annonce clairement qu’il y a à Marignane du « fascisme » et du « racisme » car on invite certaines personnes, on y tient des propos visiblement infects, et l’on y achète des livres aussi méprisables. Encore une fois, aucun nom ni exemple précis. Rien que des imprécations, floues, comme pour mieux jeter le discrédit. En effet, comment attaquer une abstraction ? Stratégie rusée mais malhonnête.

Poursuivant son attaque, Mme Rorera montre rapidement à la caméra une affiche annonçant une conférence sur le thème du racisme anti-blanc se tenant dans la bibliothèque de Marignane. Elle juge cela odieux. Pourquoi ? On nous montre peu avant cela, à Martigues, un témoignage sur la Shoah, donc par extension sur l’antisémitisme (la haine des Juifs) et il serait atroce de parler du racisme anti-blanc ? Dans les racismes, certains seraient aptes à des conférences, d’autres non ? Certains acceptables, d’autres non ? Pourquoi une hiérarchie dans les haines ?

Martine Pichon, pour clore le documentaire, prend à nouveau la parole pour nous dire ne pas comprendre cette « haine ». Laquelle ? Où est la haine dans ce qui vient d’être dit ? Y a-t-il explicitement des appels à la haine, des déclarations haineuses ? Au mieux, des livres refusés, d’autres achetés mais rien d’explicites, les justifications peuvent être, ou non, idéologiques et même si elles le sont sont-elles forcément haineuses ?

Mme Pichon ajoute à cela, sans faire avancer d’un pouce le débat, que le Front National n’aime pas les hommes. Parce que, selon elle, lorsqu’on aime les livres, on aime automatiquement les hommes. Qu’est-ce qui prouve que le Front National n’aime pas les livres ? Ils en ont acheté durant la gestion des villes gagnées aux municipales, certes des livres qui déplaisent à madame Pichon mais si l’on suit son raisonnement le FN aime bien les hommes alors. Bref, un peu de sérieux, tout cela nous éloigne terriblement du débat d’idées et ne vaut pas vraiment qu’on s’y attarde.


. Une fin symbolique :


Le générique de fin déroule la liste des crédits, en arrière-plan on voit ces villes du sud évoquées tout du long, des images du marché. Musicalement, le spectateur entend une chanson du groupe Zebda, Tout Semble si…. Voici un extrait des paroles :


Mais n'attends pas qu'ils reviennent
Même s'ils n'ont pas d'armes tu vois
N'attends pas qu'ils reviennent
Ils ont pris quatre villes déjà
N'attends pas qu'ils nous tiennent
Même s'ils n'ont pas d'armes ils sont là
 

 

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Zebda


            La chanson de Zebda ne s’en cache pas, il s’agit clairement d’un texte engagé, anti Front National, faisant référence aux fameuses victoires du parti frontiste lors des municipales de 1995 dans le sud-est du pays. Tout un symbole qui enterre définitivement l’objectivité du documentaire. On est bien dans la charge idéologique que l’on pressentait jusqu’alors. Forcément, la crédibilité s’étiole. Ce documentaire, auréolé d’un certain prestige dans le milieu des professionnels du livre, n’est là pratiquement que pour casser les actions du Front National avec comme arguments, comme on vient de le voir durant les précédentes pages, des assertions la majeure partie du temps sans aucun fondement. Pas de statistiques, pas de listings, pas de comparaisons, peu de détails. Et surtout pas de prise de parole de membres du Front National. L’attaque est là mais pas de défense, un seul son de cloche de tout du long. Ce qui est étonnant, c’est, au-delà de cette absence d’intervention, l’oubli du réalisateur de mentionner une étude menée par Jean-Yves le Gallou en 1996, Bibliothèques ou conformothèques ? le règne du prêt-à-penser dans les bibliothèques municipales, une étude cherchant à expliquer la politique du rééquilibrage vanté par le Front National. Pourquoi ne pas évoquer cette enquête ? Point de vue essentiel dans une telle affaire. Au final, comme pour l’article de Catherine Canazzi, on en ressort sceptique. Si certaines attaquent sont justes, nombreuses sont celles baignant dans un flou absolu comme pour empêcher tout débat. Les choses sont ainsi, les attaques reprochent cela mais presque rien pour confirmer ces dires. Il n’y a qu’une sympathie a priori pour le combat des interviewés qui pourrait nous amener à acquiescer dans leur sens. Sans cela, le lecteur rigoureux, s’échappant du militantisme partisan, n’en retire pas grand-chose. Rien qui ne saurait véritablement le convaincre du bienfondé de l’attaque en tous les cas.  

 

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Publié dans Essai

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